dimanche 17 mai 2015

Féliciter son enfant?

Je partage avec vous une piste de réflexion concernant les félicitations que nous pouvons faire aux enfants.

Enfant, nous avons majoritairement grandit en croyant que l'adulte avait toujours raison et qu'il détenait le savoir. Croyance renforcée par des critiques, des félicitations et des jugements de sa part.
Nous avons été flattés lorsqu'il s'agissait d'un compliment, peinés si c'était une critique négative, déçus si l'adulte n'avait pas la réaction que nous attendions de lui.
Alors, lorsque notre enfant réussi quelque chose, nous avons (presque) tous envie de le féliciter par des "Bravo!", "C'est bien!", "C'est beau!", etc.

Les félicitations sont, en réalité, des récompenses.
Isabelle Filliozat se fait écho d’une étude qui a montré que flatteries et félicitations avaient tendance à développer du narcissisme. 
Elle explique également qu'un enfant habitué à être félicité va développer une motivation autour de l’acte de « faire plaisir à l’autre » et non à lui.
D'autre part, un adulte qui félicite émet un jugement, ce qui place l’enfant en position d’infériorité. Ce jugement peut bloquer l’enfant dans la mesure où il réveille le pendant négatif des félicitations, c’est-à-dire les critiques. L’enfant peut donc développer une peur chronique de l’échec et un déficit de confiance en lui.
En tant que maman, il n'est pas toujours facile d'éviter les félicitations avec son propre enfant. J'ai souvent envie de féliciter mon garçon et d'ailleurs, il m'arrive de le faire (et cela m'arrivera sans doute encore!)! 

Maria Montessori était très avant-gardiste à ce sujet et expliquait déjà pourquoi le fait de féliciter était négatif sur la durée.
En effet, lorsqu'un éducateur (au sens large du terme) félicite un enfant, ce dernier va alors devenir, petit à petit, dépendant du regard et du jugement de l'adulte: "Papa trouve que je fais bien". Du coup, l'enfant risque de faire les choses pour faire plaisir à Papa et non plus pour son apprentissage personnel.
Isabelle Filliozat confirme cela en expliquant ce qui se passe dans le cerveau d'un petit à qui l'on dit "C'est bien". Au début, le jeune enfant est flatté puis tout d'un coup s'empare de lui, un doute, une peur qui peut se traduire ainsi: "Si je fais bien, c'est que j'aurai pu faire mal?"; "Je dois faire bien". Il a alors l'impression que l'on attend quelque chose de lui. Il peut se sentir en tension, "se mettre la pression". Son estime de lui est ébranlée. 
Isabelle Filliozat, Aletha Solter, Adele Faber et Elaine Mazlish (et tellement d'autres!) expliquent par exemple qu'il vaut mieux décrire ou dire ce que l'on ressent plutôt que de dire "C'est super" ou "C'est beau". Ainsi nous faisons un compliment qu'on ne pouvait pas faire à un autre et nous portons un réel intérêt à ce que l'enfant a réalisé (que ce soit un acte ou une création). Ce qui donne: "Merci d'avoir rangé tes affaires. Tu as même mis tous tes pantalons ensemble!".
Lorsque nous décrivons ce que nous avons apprécié d'un acte, nous développons l'estime et la confiance de notre enfant.


Les encouragements valorisent les efforts, les processus intellectuels ou physiques par-lesquels l’enfant a le pouvoir de changer une situation, un état de fait et de s’améliorer.
Encourager est une bonne alternative. La plupart des enfants auront besoin d'être guidé vers un comportement attendu et souhaité.
Par exemple: "Oui, tu caresses le chat!", "Oui, la couche sale va dans la poubelle! Merci!".
Maria Montessori recommandait d'ailleurs de remercier un enfant une fois le travail accompli. Ce qui donne : "Merci Maxime pour ton travail" et non "C'est bien Maxime!".
Nous pouvons aussi lui dire : "Je vois comme tu es fier de toi! C'était difficile et tu y es arrivé!". Ce qui renforce alors son estime de lui et ne nous met pas en position de juge. Nous sommes là, nous observons et nous lui faisons simplement remarquer ce qu'il a accompli de positif et ce qui peut le rendre fier. Il peut alors s'approprier ses réussites. 
Parfois, un sourire chaleureux suffit aussi :-).
L’appréciation positive guide vers l’autonomie. Isabelle Filliozat insiste sur la nécessité d’encouragements réguliers pour que les enfants se sentent forts et joyeux.
Il est donc très important d'observer son tout petit et de lui faire remarquer ses réussites, ses progrès.
Nous pouvons lui dire ce que l'on aime chez lui, ce que l'on apprécie. Cela sera bien plus valorisant qu'un simple "C'est bien!", "Bravo!", "C'est beau!". Mais au contraire, dire : "J'ai aimé quand tu as rendu la balle à ta soeur.", "J'apprécie quand tu ranges tes livres.", "J'aime te voir danser!".
Cela est valable également pour nous adulte. Nous serons plus sensibles à une remarque précise et positive qu'une simple félicitation.

Avant de m'octroyer un petit aparté (ou presque!), quelques réajustements toutefois. J'ai rencontré, en structure d'accueil de la petite enfance, des enfants qui avaient été habitués à être félicité. Lorsque je les rencontrais pour la première fois, je m'en apercevais bien vite. Je percevais dans leur regard, un irrépressible besoin de reconnaissance. Ils semblaient attendre de moi que je les félicite et les complimente. Eh bien...je le faisais! Parce qu'ils en avaient besoin et parce que c'étaient ainsi qu'ils avaient appris à fonctionner. Petit à petit, je remplaçais les "Bravo!", "C'est super!" par:
- "Merci d'avoir...";
- "J'apprécie quand tu...";
- "Je vois que..";
- "Tu peux être fièr(e) de toi!";
- Etc.
Et cela avait de réels effets positifs sur la durée. Petit à petit, ils parvenaient à se détacher du regard extérieur et faisaient les choses pour eux, avec plaisir et enthousiasme :-).

Encourager, décrire, s'intéresser à l'enfant (à son acte, à sa production) peuvent alors remplacer les traditionnelles félicitations :-).
Maintenant, je crois que des félicitations bien ciblées et méritées sont une "bonne" chose. Je pense aux premières fois notamment! Et puis, en tant que parent, cela me paraît très difficile de ne pas "s'extasier" devant les premiers pas de son tout petit...
Un juste milieu est, là encore, à adopter je pense :-)

Pour finir, parlons maintenant d'un cas particulier et qui me tient à coeur. Il s'agit du dessin d'enfant et de la fameuse phrase: "C'est beau!"  face à ce dessin.
Vous remarquerez que lorsqu'un très jeune enfant commence à dessiner, il fait quelques traits de ci, de là. Il fait des points. Et, une fois qu'il a terminé, il ne vous montre pas sa feuille. Il a terminé et c'est tout.
Et cela devrait toujours en rester là! Arno Stern en parle merveilleusement bien et explique combien il est essentiel qu'il n'y ait aucune attente de résultats pour que la créativité opère.
Arno Stern conseille d'éviter toute réponse qui pourrait créer une tension chez l'enfant par peur de ne pas correspondre à l'attente de l'adulte ou de ne pas obtenir son approbation.
Par exemple si vous répondez : "Oui c'est beau!". Pour son prochain dessin, l'enfant cherchera à nouveau à plaire, plutôt qu'à être.
Même une réponse "positive" à propos du dessin est un conditionnement et non une libération pour un enfant.
Partager ce moment d'expression avec quelqu'un qui le connait intimement (par exemple sa mère) et qui ne le juge pas est une expérience très constructive pour lui.
Progressivement, il n'éprouvera plus le besoin d'une approbation mais sa confiance en lui-même et ses capacités d'initiative grandiront faisant de lui un être indépendant.
C'est ce que j'essaie de faire avec Titouan. Il crayonne et s'en va. Moi, je garde ses dessins dans un classeur (et je m'extasie silencieusement!) :-). Je l'observe beaucoup à l'oeuvre, je lui souris et je décris parfois ses productions.
Or, de nombreux adultes commentent le fameux dessin et petit à petit, l'enfant ne va plus regarder son dessin comme avant. Il va être en attente d'une réaction de l'éducateur. 
Il m'est arrivé à plusieurs reprises, sur mon ancien lieu de travail, à me retrouver un peu embêtée devant ces enfants qui attendaient que je leur dise que leur dessin était beau! 
Ce que je faisais alors était de décrire le dessin: "Il y a une spirale rouge ici!", "Oh, il y en a des couleurs! Tu as utilisé du violet.", "J'aime beaucoup tous ces petits points roses!", etc. Et, croyez-moi, les enfants adoraient que l'on parle de leur dessin et que l'on s'intéresse à leur production!!!
Et puis, il y avait carrément ceux qui me demandaient "C'est beau, hein?". Et je demandais: "Ton dessin te plaît?".  Et les enfants, souvent répondais: "Oh oui alors!!! Je le trouve trop beau mon dessin!". Parfois je poursuivais en décrivant le dessin et je reformulais ce que l'enfant venait de me dire: "Je vois qu'il te plaît beaucoup ton dessin!". Et ils allaient ranger fièrement leur dessin dans leur casier, tout souriant ;-).
Cela est un petit aparté mais puisque nous étions sur le sujet... ;-).

Pour poursuivre la réflexion, je vous invite à lire:
- "Mon bébé comprend tout", d'Aletha Solter;
- "Eduquer sans punir", de Thomas Gordon;
- "Une nouvelle autorité. Sans punition, ni fessée", de Catherine Dumonteil-Kremer;
- Les ouvrages d'Isabelle Filliozat et en particulier "J'ai tout essayé" et "Il me cherche!".

Et vous, quand pensez-vous?

8 commentaires:

altahine a dit…

C'est une piste de réflexion très importante et qui mérite qu'on s'y arrête en effet. Ayant longtemps manqué d'estime de moi et de confiance (je ne suis pas totalement guérie mais je me soigne ^^), je me suis beaucoup demandé d'où cela pouvait venir, ayant pourtant eu des parents aimants, fiers de moi, attentionnés et démonstratifs (plutôt ma mère). Cette analyse m'ouvre des perspectives.
Ton article me permet aussi de comprendre que j'avais, sur ce point, sans doute mal lu Filliozat, qui ne semblait pas exempte de contradictions (ou d'ambiguïtés) au sujet du maniement des compliments.
Pour ma part, en gros je pense que l'un (être attentif à formuler plutôt des "appréciations" descriptives) n'empêche pas l'autre (ne pas bouder son plaisir à complimenter plus "classiquement" nos enfants).
Par contre je suis totalement convaincue par ta digression sur le dessin, et je me suis promis de surveiller de près mes réactions. En revanche on ne pourra jamais empêcher les personnes qui garde nos enfants d'avoir des réactions ou des réflexes différents des nôtres... et finalement c'est peut-être aussi une richesse pour eux.

Le journal de Titouan a dit…

Je suis complètement d'accord avec toi altahine et je suis aussi pour un juste milieu :-)! D'ailleurs moi aussi je me soigne concernant mon manque de confiance ;-).

"En revanche on ne pourra jamais empêcher les personnes qui garde nos enfants d'avoir des réactions ou des réflexes différents des nôtres... et finalement c'est peut-être aussi une richesse pour eux."

Oui totalement. La diversité des personnalités et des réactions humaines sont une grande richesse pour nos enfants. Pour ma part, je veille quand même à ce que cela reste dans le respect et la bienveillance.

À bientôt :-)

sophie sofy a dit…

Bonjour,
je me présente Sophie 35 ans maman d'Arthur 5 ans 1/2 et d'Eliott 6 mois. Accessoirement éducatrice de jeunes enfants mais pas en ce moment car je me consacre à temps plein à ma famille. Je t'ai decouvert via fb sur le groupe montessori (ou bienveillance je ne sais plus). Et depuis je suis accro à tes articles et j'ai toujours envie de les partager!
bref toit ça pour dire que j'adore tes textes et ta façon de voir le rôle d'éducateur au sens large, meme si je suis loin de tout appliquer!

par rapport au texte d'aujourd'hui, je me suis rendu compte des conséquences des félicitations sur mon gran. A ce jour je le trouve très fier de lui, narcissique. Il dit toujours tout savoir, tout comprendre mieux que les autres, aller plus vite...
mais je ne sais pas comment rectifier le tire. Il n'accepte pas l'échec, boude, se croit invincible. ..
as tu des pistes?

au plaisir de te lire. ..

Le journal de Titouan a dit…

Bonsoir Sophie et merci beaucoup pour ce très gentil commentaire :-)

Pour ce qui est de ton grand, c'est difficile de te donner un avis sans le connaître...Toutefois, j'ai rencontré plusieurs enfants qui semblent ressembler à ton fils. Alors, je tournais différemment mes phrases et je les commençais par:
- "Merci d'avoir...";
- "J'apprécie quand tu...";
- "Je vois que...";
- "Qu'est-ce que ça te fait quand tu perd?"
Petit à petit, cela faisait son chemin.
D'autre part, j'ai découvert les jeux de coopération. Je ne sais pas si tu connais? En fait, tous les joueurs doivent coopérer pour gagner. Pas de perdants donc et une belle vision des relations humaines en somme!
Maintenant, Arthur fréquente-t-il une école traditionnelle? Car, dans ce genre de lieu c'est malheureusement souvent la compétition qui règne. L'aider à "se mettre moins la pression" (car finalement c'est cela non?) prendra alors beaucoup plus de temps.
N'hésite pas à venir me donner des nouvelles!

dophinel a dit…

Je pense aussi qu'être descriptif est beaucoup plus avantageux, car effectivement on montre ainsi de l'intérêt, mais sans juger ...
et puis aussi j'utilise beaucoup l'expression, tu peux être fier de toi, c'est important !
je suis tout à fait de ton avis pour le fait de ne pas rendre l'enfant dépendant de l'approbation et des félicitations de l'adulte !
Moi même aujourd'hui, j'ai besoin de félicitations, alors j'essaye de m'auto-féliciter ... mais je sais très bien que mon père surtout a bcp fonctionné comme ça avec moi, je ne sais pas combien de fois il a du me dire : c'est bien, je suis fier de toi, mais il a attendu 25 ans pour m'écrire : "je t'aime" ...

Déborah Defaux a dit…

Merci beaucoup Dophinel pour ce commentaire :-). Je suis aussi comme toi, en attente de félicitations et autres reconnaissances...mais j'y travaille ;-). À bientôt!

activitesmaison a dit…

Très intéressant ton article sur les félicitations. Je pense que nous (moi mais aussi les grands frères et soeur) avons tendance à nous extasier devant les productions des plus jeunes, notamment Noé. Même si je pense que je suis assez souvent dans le descriptif, je vais faire plus attention et nous observer d'un peu plus près dans nos réflexions aux uns ou aux autres. Merci!

Déborah Defaux a dit…

Génial si ça a pu t'aider :-)! À bientôt!