jeudi 19 mars 2015

"C'est rien"

Il y a quelques jours, nous étions à un atelier parents/enfants:

Une petite fille d'environ 2 ans s'est étalée de tout son long et s'est cognée le menton. L'enfant s'est mis à pleurer. Sa maman lui a répondu "C'est rien, c'est rien" tout en l'aidant à se relever.

Un bébé de quatre mois (guère plus) s'est cogné sur un rebord en bois lorsqu'il a voulu se retourner. Cela a fait pas mal de bruit. Le tout petit a pleuré très fort. Sa maman lui a dit "Allez, c'est rien! C'est pas grave!".

Et ces deux scènes ayant eu lieu à quelques minutes d'intervalles m'ont poussé à rédiger ce présent billet.

Je ne connais pas la vie de ces deux mamans et je n'ai ni le droit, ni l'envie de les juger. (D'autant plus que ce n'est pas une scène de quelques secondes qui permet d'affirmer quoi que ce soit!).
Maintenant, il me semble important de savoir pourquoi nous réagissons de telle ou telle manière face à nos enfants.
Grand nombre d'entre nous ont vu ses émotions minimisées voire niées. Et qu'en avons nous appris? Certains ne se sont jamais posé la question et ont continué à vivre ainsi. Parfois même elles se sont félicitées d'être si fortes. Elles se sont certaines fois mises à se moquer des personnes "sensibles" qu'elles qualifient, elles, de "faibles".
D'autres ont fait de belles rencontres (discussions, lectures, blogs, etc) et ont découvert que nous pouvions faire autrement. Lorsque j'ai lu "Au coeur des émotions de l'enfant" d'Isabelle Filliozat cela a été une révélation, une bénédiction!
Elle y écrit: "La conscience de soi se construit au fur et à mesure des expériences et pour autant que les émotions soient entendues, approuvées et parlées. Au contraire, quand l'environnement (parents, enseignants...) nie systématiquement les sentiments, refuse d'entendre, ridiculise les émotions...l'enfant en arrive à penser que ce qu'il ressent, pense et fait n'est pas conforme à ce que ses parents attendent."
Isabelle Filliozat explique aussi dans son ouvrage "J'ai tout essayé" (et dont j'ai commencé à faire un résumé ici), que, lorsqu'un petit enfant tombe, qu'il ne pleure pas de suite et qu'il cherche du regard son adulte référent, ce n'est pas, contrairement à ce que nous pourrions croire, qu'il n'a pas vraiment mal. En réalité, il agit comme tous les mammifères qui, dans la Nature, ne se manifestent que lorsqu'ils se savent en sécurité, c'est-à-dire que lorsqu'ils se sont assurés que ses parents étaient présents et pouvaient lui venir en aide. D'autre part, le jeune enfant cherche également à savoir si ce qu'il croit ressentir est exact. Si l'adulte lui répond "C'est rien", l'enfant ravalera ses larmes et identifiera cette sensation comme telle. Si l'adulte met des mots sur la douleur, il apprendra à s'écouter. 

Je me suis alors demandée quelle aurait pu être la réaction de ces mamans rencontrées dans ce lieu, face à mon comportement à moi dans pareille situation. Oui, parce que vous vous en doutez, la mienne n'aurait pas été la même. J'aurai plutôt dit quelque chose comme: "Oh, tu t'es cogné! Ça fait mal. Oui, tu peux pleurer!". Bref, j'aurai mis des mots sur les sensations et j'aurai autorisé à pleurer. En aucun cas je n'aurai nié la douleur, le chagrin, la colère.
Et comment m'auraient regardé ces personnes? Qu'auraient-elles pensé?
Sans doute que mon fils deviendrai une "chiffe-molle", "une mauviette", etc. 
Et bien en réalité cela nul ne le sait. Ni vous, ni nous, ni elles.

Maintenant, en tant que parents, nous imaginons tous nos enfants une fois adultes.
En disant "C'est rien!" à leur petit, ces personnes pensent sans doute leur rendre service. Elles voient en eux de futurs adultes forts qui ne pleureront pas "pour rien", des hommes prêts à tout encaisser mettant de côté leurs affects. Sans compter qu'elles s'imaginent sans doute qu'un enfant heureux est un enfant qui ne pleure jamais. Or, un enfant qui retient ses larmes et qui finit par ne plus pleurer devant les autres est un enfant qui ne se sent pas autorisé et suffisamment en confiance pour libérer ses émotions.

Pour ma part, lorsque je pense à l'homme que Titouan deviendra, je l'imagine bon, à l'écoute des autres, généreux. Je l'imagine en mari aimant, démonstratif et attentionné. Je l'imagine en papa rassurant, attentif, chaleureux et où il fait bon se lover.
Et si un jour, quelqu'un venait à lui dire que c'est une "chiffe-molle" ou "une mauviette", j'espère que Titouan prendra le temps de s'asseoir à côté de lui et de lui demander, compatissant, comment se comportaient ses parents avec lui.

Et vous, comment le vivez-vous?


6 commentaires:

altahine a dit…

Je partage totalement ton analyse, j'ai souvent entendu ce genre de réaction "c'est rien', et depuis que je suis maman je m'interroge beaucoup sur le sens de cette réponse apportée aux petits (mais j'ai lu un peu aussi). Je me refuse à dire "c'est rien" à mes enfants, j'aurais plutôt tendance à leur dire en cas de chute amortie avec les mains "oups, tu t'es bien rattrapé(e)" ou "c'est pas grave" si je vois que leur réaction est seulement de la surprise, en revanche s'ils se sont vraiment cognés sérieusement ou sont tombés en se faisant mal, je verbalise de la même manière que toi en nommant les émotions (peur, mal, colère). J'attends d'ailleurs avec impatience de recevoir le livre "Parfois je me sens..." et j'essaie de signer des émotions comme "content", "triste", "fâché", "peur", "mal"...

Déborah Defaux a dit…

Merci Nathalie de ton partage!

Pourrais-tu me dire si Solal et Louna ont aimé "Parfois je me sens.." quand tu l'aura reçu?

Tu as finalement décidé de signer à nouveau :-). Comment ça se passe?
Nous continuons d'essayer de signer les émotions mais bizarrement nous avons plus de mal avec "triste" et "en colère"...ça nous vient moins spontanément donc on le travaille ;-)!

À bientôt :-)

altahine a dit…

Bien sûr je te dirai quel accueil recevra ce livre. J'espère que ça les intéressera.
Oui, j'essaie de signer à nouveau, ce n'est pas toujours automatique pour moi non plus mais je persévère, et les enfants se sont plus ou moins approprié "merci" (pas à tous les coups mais quand ils sont d'humeur), mais pour le reste bof, même si j'ai l'impression qu'en compréhension "passive" (je ne trouve pas de meilleur mot) ils ont très bien assimilé les gestes et les mots...Louna se sert plus de ses propres signes qui se sont élaborés au fil de notre quotidien ^^ et Solal est très fort pour se faire comprendre juste en montrant du doigt avec un petit son pour accompagner ^^. En fait on se comprend suffisamment comme ça, et comme ils essaient de "parler" (c'est pas encore très clair la plupart du temps, hein) de plus en plus, ça va de mieux en mieux...

Déborah Defaux a dit…

Je vais faire un prochain article sur la langue des signes dans quelques temps, histoire de faire un point!
Bien que Titouan se fasse, lui aussi, très bien comprendre sans ;-)!

a dit…

MA petite J. a bientôt 15 mois. On est en plein dans l'apprentissage de la marche, elle commence à se lâcher... et à tomber! Et j'avoue que ma réaction réflexe, c'est " c'est rien", ou "c'est pas grave"...comme si je ne pouvais pas m'en empêcher, ça "sort tout seul"... Certainement parce que j'ai beaucoup entendu ça quand j'étais petite, il faut dire que j'ai un gros passif de "négation des émotions" derrière moi !!! Alors, à chaque fois, j'essaye de me "rattraper" en ne laissant pas ce "c'est rien/ pas grave" en suspens, mais en ajoutant "tu t'es fait mal/ tu as eu peur" pour verbaliser au maximum les émotions...

Déborah Defaux a dit…

Bonjour Cé,
ce n'est pas facile tout ça^^. On a tous notre enfance qui ressurgit d'une manière ou d'une autre. C'est déjà un pas énorme de s'en apercevoir et de se dire :"Là, c'est ma mère/mon père qui parle!".
Je trouve qu'ils ont beaucoup de chance ces enfants d'avoir des parents qui se posent autant de questions!
Merci de ton partage :-)
Bonne continuation et à tout bientôt :-)